« Tigres de papier » ── L’art coréen à l’honneur

« Tigres de papier » ── L’art coréen à l’honneur

« Tigres de papier »
L’art coréen à l’honneur

Dans le cadre de la « Saison de Corée », le Musée Guimet présente du 14 octobre 2015 au 22 février 2016 l’exposition Tigres de papier, cinq siècles de peinture en Corée. L’exposition nous fait redécouvrir les œuvres de la collection du Musée Guimet, l’une des plus grandes hors de Corée.

Avec l’automne débute l’année France-Corée, célébrant le 130e anniversaire des relations diplomatiques entre Séoul et Paris. À cette occasion,  85 projets culturels et artistiques sud-coréens ont été mis sur pied.

Les origines de la plus grande collection d’Occident

Alors que les premiers liens entre la France et l’Extrême Orient s’instaurent dès le XVIIe siècle quand Louis XIV envoie des jésuites vers l’Empire du Milieu, puis au XVIIIe quand Marie Antoinette acquiert quelques porcelaines japonaises, les relations entre la France et la Corée, elles, sont beaucoup plus récentes puisqu’elles datent de la fin du XIXe siècle.

En 1886 Avec l’aide de Victor Collin de Plancy, premier diplomate français à la cour de Séoul et le soutien du gouvernement coréen, Charles Varat, missionné pour rassembler des collections ethnographiques pour le Musée du Trocadéro, va se lancer dans une politique d’achat de tout ce qui lui paraît coréen, afin de mieux faire connaître à Paris l’identité de la Corée.

La collection qu’il constitue est éclectique : peintures, sculptures sans oublier des costumes, des masques et du mobilier. L’accent de sa collection est mis sur le bouddhisme et le chamanisme.

L’exposition universelle de 1889 est l’occasion de présenter aux Français tout ce qui est exotique et singulier, le Musée d’Éthnographie du Trocadéro présente une exposition sur la Corée basée sur la collection de Varat.

En  1891, la collection est déplacée, au tout nouveau Musée Guimet et en 1893, une galerie coréenne est mise en place par Charles Varat lui-même.

 

Pierre Cambon, commissaire de l’exposition et conservateur des collections coréennes du Musée Guimet ©TasteOfLife

Pourquoi une galerie coréenne ?

Pierre Cambon, commissaire de l’exposition et conservateur des collections coréennes du Musée Guimet, explique l’intérêt d’établir la galerie coréenne.

« L’idée était de pouvoir présenter l’Asie du nord-est dans sa globalité et sa diversité, la Chine, le Japon et la Corée. La Chine est la référence et en même temps les sensibilités sont un peu différentes. »

Par ailleurs, la question de l’Extrême Orient fait la Une de la presse: La guerre sino-japonaise, ensuite la guerre russo-japonaise. La Corée est au centre de ces guerres, et à ces deux titres, la Corée intéresse Paris.

« Aujourd’hui », dit le commissaire « l’idée est toujours de montrer un panorama le plus complet possible de l’Asie du nord, mais cette fois-ci en montrant les connections et les échos entre les trois pays : la Chine, le Japon et la Corée.

En France on connaît mieux l’art contemporain coréen ou le cinéma coréen que le patrimoine coréen. On est habitué souvent au Japon, on attribue souvent aux Japonais des choses qui sont en fait chinoises, ou des choses reprises de Chine et déclinées par les Japonais en oubliant l’étape coréenne. »

Cinq siècles de peinture coréenne

130 œuvres remarquables sous le signe de la dernière dynastie, la dynastie Choson (1392-1910), retracent les thématiques et l’évolution de la peinture coréenne entre le XIVe et le XVIIe siècle. Rouleaux, peintures, albums, paravents, céramiques, jarres et mobiliers aux thèmes religieux ou profanes évoquent la vie et les croyances d’une société confucéenne qui fit sienne les codes du palais.

Le parcours de l’exposition relate trois périodes majeures de la dynastie Choson dont le règne s’étend sur 600 ans. L’âge d’or (XVe - XVIe siècles) ; un « siècle des Lumières » (XVIIe - XVIIIe siècles); une voie coréenne (XIXe - XXe  siècles).

« La Corée est restée toujours autonome mais sous protection chinoise. La Corée est influencée par la culture chinoise. » explique Pierre Cambon.

« Chaek’kori, avec fleurs » , Paravent à huit panneaux, couleurs sur papier, H131,5 cmX L242,5 cm, Epoque Choson. ©Musée Guimet

XVe - XVIe siècles : l’âge d’or

La Corée Choson souhaite instaurer un royaume idéal, un royaume lettré. C’est aussi à cette époque que l’alphabet hangul propre à la Corée est établi. Les peintures se caractérisent par des paysages et le genre animalier. Le paysage se réfère au style des Song du Sud avec la présence de montagnes aux formes vertigineuses, paysages fantomatiques qui émergent des brumes et expriment une vive sensibilité plus visuelle que la peinture chinoise. Le style animalier privilégie fleurs ou insectes au réalisme très minutieux mais aussi poétique, un monde comme un jardin. Toutes ces peintures témoignent d’un univers très aristocratique et pourtant d’une grande simplicité avec un goût prononcé pour la nature, les mille et un détails de la vie la plus humble, dans une élégance de ligne et de trait.

« De la période qui précède l’âge d’or, toute la peinture profane a été détruite, dit Pierre Cambon, à part la peinture murale des temps des trois royaumes (Ier-VIIe siècle) où des archers à cheval poursuivent un tigre, il ne reste que la peinture bouddhique et chamanique. »

Du chamanisme au bouddhisme, le tigre se retrouve au côté de Sansin, dieu de la montagne, auquel la plupart des monastères de l’époque Choson vouent un pavillon. Le tigre renvoie aux mythes fondateurs du peuple coréen et se retrouve associé à la légende de Tangun. On le retrouve parfois en compagnie d’immortels issus du taoïsme, mais avant tout il renvoie à l’environnement local, symbolique du culte des montagnes.

« Le thème du tigre est chinois et très dominant à l’époque Song donc nous trouvons à la fois la référence chinoise mais décliné ‘à la coréenne’ car on le retrouve aussi dans l’art décoratif dans le bouddhisme et le taoïsme », explique Pierre Cambon.

« Au XVIIIe siècle, la plupart des tigres sont peints sur papier d’où le nom de l’exposition », continue-t-il.

 


« Tigre avec ses trois petits (détail) » ,Corée, 18e-19e siècle, Couleurs sur papier, Acquisition 1999. ©Musée Guimet

XVIIe - XVIIIe siècles : Un siècle des Lumières

« À cette époque, la Corée “se coréanise” », résume Pierre Cambon. « Les siècles des lumières coréennes. Nous trouvons les premières scènes de genre à la coréenne les premières peintures de paysage à la coréenne, les premiers textes littéraires rédigés en alphabet coréen, le hangul, car avant la référence était systématiquement chinoise. »

Le XVIIIe siècle est caractérisé par une période de stabilité et de paix, d’une ouverture vers d’autres mondes et de reformes, après la guerre Imjin (invasions japonaises de la Corée entre 1592 et 1598). C’est aussi l’essor de la peinture en bambou. La peinture en Corée exprime à travers le bambou ou la branche de prunier un monde silencieux après la guerre.

« Alors que l’approche chinoise du bambou est plus conceptuelle et métaphysique en Corée l’approche est plus romantique élégiaque », explique Pierre Cambon la déclinaison de la référence chinoise.

Plus tard, le thème des monts de diamants inspire le peintre Chong Son (1676-1759), thème cher à la tradition coréenne avec une symbolique teintée de chamanisme, premier exemple de paysages coréens représentés d’après nature.

« Le Mont de diamant est un thème très populaire. Dans les peintures de montagnes il y a à la fois l’approche lettrée et un côté chamanique. La peinture coréenne est caractérisée par cette juxtaposition des univers bouddhistes confucianistes et taoïstes, à la fois structurée et fantaisiste, et avec l’ouverture vers l’Occident, on le trouve parfois à l’européenne, avec des versions presque abstraites », continue le commissaire de l’exposition.

« Paravent Chaek’kori (détail) », Corée, 18e-19e siècle, Paravent à six panneaux, couleurs sur papier, Collection Lee Ufan (2001). ©Musée Guimet

Créatures mythiques

C’est à cette époque que les images des créatures mythiques, tels le dragon et le phénix se développent en Corée.

Associé au pouvoir et à la monarchie, le dragon – ou maître des pluies – est une créature mythique qui renvoie à la Chine. Dans la version coréenne, il est représenté tout en souplesse au milieu des nuages, et symbolise l’énergie du monde de la nature, témoin d’un univers surnaturel et de la force des éléments. Symbole royal à l’origine, le dragon se popularise au XVIIe siècle et devient l’un des motifs préférés des céramistes de l’époque.

Autre créature mythique, le phénix apparaît au XVIIIe siècle comme l’un des motifs récurrents sur les porcelaines. Si la référence est chinoise sa déclinaison est manifestement coréennes par sa fraîcheur et sa simplicité, son harmonie des couleurs de tonalités franches basée sur des contrastes de rouge, de vert, de bleu ou de jaune.

Traditionnellement, le phénix sert de messager entre les sphères célestes et le monde d’ici-bas mais il peut apparaître de façon familière lorsqu’il nourrit sa progéniture, le bec grand ouvert, sous le soleil couchant, motif qui se retrouve peint sur soie dans la collection de l’artiste  Lee Ufan qui a fait une donation de sa collection au musée ou encore celle sur papier du fonds Varat.


« Messagère et phénix », couleurs sur papier, H 36,5 cmX22cm, Epoque Choson, XVIII - XIX ème siècle. ©Musée Guimet

XIXe et XXe siècle

Dernière phase de la peinture Choson, cette période est celle d’une transformation faite de bouillonnement et d’innovation. Confrontée à la modernité, la Corée entend rester elle-même selon ses propres règles offrant une peinture qui exprime la juxtaposition de traditions et le maintien d’un royaume idéal confucéen, à l’écart des turbulences qui s’emparent de l’Asie du Nord-Est. Les paravents puisent dans un répertoire ancestral sur fond de thèmes favoris comme les dix symboles de longévité, le banquet chez Xiwangmu, la Déesse de l’Ouest, le soleil et la lune qui dominent les cinq pics.

« Cerf et biche »,  Elément de paravent, couleur sur papier, H 78 cm X L 40 cm, Epoque Choson. ©Musée Guimet

« Le Coq jaune », paravent à huit panneaux, couleur sur papier H131, 5  cmXL42, 5cm, Epoque Choson. ©Musée Guimet

Pour conclure Pierre Cambon explique la relation entre la culture Coréenne et les pays voisin la Chine et le Japon :

« La Corée est très proche de la Chine mais elle fait les choses à contre temps. Elle a gardé le bouddhisme à une époque où la Chine l’avait abandonné, elle a gardé le confucianisme. Il n’ y a rien de macabre ou horrifique dans la peinture coréenne comme sur les rouleaux japonais par exemple. Il y a plus une ambiance lettrée confucéenne. Il n’ y a pas la décadence comme celle qui se manifeste dans l’époque plus tardive de l’art chinois.

L’art coréen a un côté plus élégiaque, émotionnel, moins intellectuel, une approche plus sensible. On pourrait dire qu’il est caractérisé par le spleen.  Alors que le céladon chinois aspire à l’idéal, le céladon coréen cherche la douceur de vivre .

La peinture coréenne n’est pas de la mauvaise peinture chinoise comme pourraient le croire certains, mais elle reflète une autre approche, une autre déclinaison de la référence chinoise.
Nous trouvons souvent des thèmes d’origine chinoise comme « la fleur et l’oiseau » qui servent de détail en Chine, en Corée, on le retrouve au palais. On mélange à la fois royauté, confucianisme et prospérité. C’est la Chine rêvée à la coréenne.

L’année de la Corée en France commencera le 18 septembre et s’achèvera au mois d’août 2016.

 


L’exposition « Tigres de papier »
cinq siècles de peinture en Corée
Au Musée Guimet
6, place d’Iéna, 75116 Paris
du 14 octobre 2015 au 22 février 2016
Ouvert tous les jours sauf le mardi et les 25 décembre et 1er mai, de 10h à 18h.


 
 
 
 
 
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