Young-hee Lee, la couturière coréenne des « Costumes du vent »

Young-hee Lee, la couturière coréenne des « Costumes du vent »

Une vie consacrée à la couture

Interview de Young-hee Lee, la couturière coréenne des « Costumes du vent »


Portrait de Young-hee Lee ©Jungman Kim/Young-hee Lee


Hanbok Définition

C’est le costume traditionnel coréen. Il se compose d’une veste (Jeogori) courte et d’une longue (china) pour les femmes, ainsi que d’une veste (Jeogori) et d’un pantalon ample (baji) pour les hommes.

L’histoire du Hanbok: Son origine remonte à l’époque des Trois Royaume (57 B.C - A.D.668): Koguryo, Paekche et Silla. On en trouve les premières traces sur les fresques murales des tombes royales et nobles du « Koguryo ». Le royaume puisait son inspiration dans la culture et le bouddhisme de la dynastie chinoise « Tang ». Plus tard, le style de la dynastie Yuan a fortement influencé le Royaume « Koryo », à travers les mariages royaux de rois coréens avec des princesses mongoles, ce qui a fait naître le premier modèle de Hanbok.

Caractéristique: Pendant tous ces siècles écoulés, seules la longueur de la veste, la largeur des manche ou de jupe de Hanbok ont subi quelques modifications. Le costume traditionnel coréen a ainsi conservé toute sa rondeur et l’esprit du pays du matin calme. Principalement fabriqué en soie, en coton ou en tissu de ramie, le Hanbok indiquait également la classe sociale des personnes de par la couleur des manches ou de l’Otgoreum (les rubans des vêtements) pour les femmes. La forme du Hanbok est la même pour toutes les femmes de toutes les classes sociales. Seule la couleur change selon la saison, et selon la classe sociale.


Young-hee Lee :

Classée parmi les couturières les plus célèbres de Corée du Sud, c’est en 1976 que Young-hee Lee a créé sa première boutique spécialisée dans les vêtements traditionnels « Hanbok ». Depuis, elle continue à teinter ses tissus de manière ancestrale. Au travers de la confection de plus de 1500 costumes entre Seoul et Paris, elle a imposé le Hanbok dans la mode actuelle.

En 1980, Young-hee Lee a fait son premier défilé à la Fashion Week de Séoul avant de défiler dans le monde entier. En 1992, elle a créé sa marque personnelle de prêt-à-porter. En 1993, elle a participé pour la première fois à la Fashion Week de Paris et en 1994, avant d’ouvrir sa boutique Flagship, rue du Bac à Paris.

Les Hanbok de Young-hee Lee ont été utilisés dans de nombreux films, portés par de célèbres stars, ainsi que par la haute société coréenne. Durant la conférence d’APEC à Seoul en 2005, tous les présidents des pays participants portaient  des Hanbok conçus par Lee.



L’automne à Seoul est très agréable, éclairé d’un doux soleil, la meilleure saison pour un thé en terrasse l’après midi. J’ai rencontré Young-hee à l’issue de son Exposition retraçant ses 40 ans de carrière. J’attendais Young-hee Lee dans sa boutique, appréciant tranquillement sa collection, lorsque qu’elle s’est gentiment précipitée vers moi, s’excusant à plusieurs reprises de m’avoir fait attendre. En voyant son allure dynamique je n’aurais jamais pu deviner qu’elle avait 80 ans.

Une fois abordée le sujet des Hanbok, Lee devient intarissable. C’est à l’âge de 40 ans qu’elle a créé ses premiers Hanbok. La beauté des costumes traditionnels coréens est entrée dans sa vie personnelle comme une prédestination. Depuis, cela a été une quête incessante de la perfection. Les 40 ans qui ont passé en un clin d’œil la laissent avec un sentiment d’inachèvement. Trop de rêves non réalisés à l’âge de 80 ans, même si elle a déjà effectué d’innombrables tentatives et des percées majeures.

 


Ce que je gère, c’est le cœur, et non pas les vêtements !

Le début de son long voyage dans la conception et le design de Hanbok n’a été qu’une boutique de costumes traditionnels coréens. Faute de tissus et de couleurs pour ses futurs produits, elle a commencé à les fabriquer elle-même, en puisant dans les soies et les satins du quotidien. A sa grande surprise, cela a créé une nouvelle tendance, lui conférant une popularité grandissante.

Durant ses explorations, ces soies et satins n’arrivaient pas à garantir le maintien des vêtements, et, malgré leur sensation tactile souple, les faisaient ployer sous le poids. Après ses premières  recherches, elle a finalement fixé son attention sur un nouveau tissu, l’organza. Léger et fin, semi-diaphane, l’organza est tressé de soie véritable, qui s’emploie plutôt dans la lingerie et sur la partie externe des robes nuptiales. A l’époque, il n’y avait pas encore d’autres tissus qui pouvaient manifester une meilleure forme et une meilleure tenue du Hanbok. D’autant que l’organza est très adapté pour la coloration, grâce à la soie qu’il contient. C’est ainsi que Young-hee a décidé de jouer la carte de l’organza.

Young-hee a superposé deux doublures d’organza à l’intérieur, une nouvelle couleur d’illusion et de floue apparue avec deux ou trois couleurs superposées. Cette invention créative l’a rendue folle de joie. Elle a eu envie d’exploiter une collection de Hanbok pour les quatre saisons fondée par ces matériaux, principalement l’organza. Mais immédiatement, ses partenaires lui ont administré une douche froide.

Selon les couturiers, l’organza est trop fin et trop léger pour le coudre ; même si l’on pouvait surmonter ce problème, les parties de surfilage pouvaient sauter. Afin de surmonter cette difficulté, Young-hee Lee a choisi une méthode classique coréenne de surfilage : le surfilage triplé. Bien que cette méthode soit plus compliquée, elle a réussi à fabriquer de nouveaux Hanbok qui soient propres et élégants.

Pour les professionnels, l’organza ne convenait pas aux quatre saisons, sachant qu’il serait très bizarre de porter des vêtements semi-transparents en hiver, et trop chaud en été à cause des matériels similaires à la soie. Young-hee a insisté sur son opinion, et heureusement, à partir des années 80, la Corée du Sud a connu un grand essor économique, ce qui a permis à de plus en plus de familles d’installer la climatisation chez eux, ce qui a réduit les différences de température. Les gens ont commencé à accepter les Hanbok en organza. A partir de ce moment là, ses Hanbok se sont vendus très vite.

Ainsi ses innovations ont été constamment copiées et reproduites. Lorsqu’un nombre croissant de Hanbok de Young-hee Lee sont apparus dans les boutiques, personne ne reconnaissait qui les avait fabriqués. Young-hee Lee était fort indignée, mais en même temps, elle se rappelait une phrase de sa mère : « Il faut mener ta vie loyalement, sans prendre les paroles et les actions d’autrui à cœur ; un jour, la vérité sera révélée. »

Le développement technique a permis un organza de plus en plus fin : une jupe à volant, qui avait besoin de deux couches de tissus, en exigeait dorénavant au moins trois. En parallèle les salaires et les coûts de production ont augmenté. Néanmoins, Young-hee Lee ne recherchant que la qualité parfaite, a opté sans compter pour la beauté des couleurs croisées, recevant les éloges de ses clients.

Le temps passe, Young-hee Lee avance en âge, ses enfants, ses petits-enfants arrivent l’un après l’autre dans le monde. Mais son intention initiale reste inchangée. Durant la fabrication de Hanbok, elle fait la plupart du travail elle-même, sans surcharger les autres. En  Occident, il y a beaucoup de formalités et de procédures pour fabriquer un costume, les Hanbok sont encore plus complexes. Surtout à cause de la complexité des couleurs, il faut beaucoup de temps pour les harmoniser; ensuite, il faut encore sélectionner les « git » (garnitures collées avec DongJeong, col blanc entourant le col), les nœuds Otgoreum qui sont le critère essentiel déterminant la beauté d’un Hanbok et sa sophistication, les bandes de manchette « Kkeutdong » de différentes couleurs, etc. qui donnent tous beaucoup de soucis. Malgré ces difficultés techniques, elle les conçoit elle-même pour le bonheur de ses clients. « Ce que je gère ce n’est pas seulement les vêtements, mais aussi mon cœur et mes sentiments » confie Young-hee Lee.


 

Comme au début, comme toujours !

Son rêve est que des gens de notre époque portent des Hanbok, c’est pour cette raison qu’elle reste encore très active et dynamique. Le Hanbok est bon et beau, cependant, il n’est plus adapté à la vie quotidienne. Il faut créer des « brèches » pour pérenniser le charme et la beauté du Hanbok.

L’avis de Young-hee Lee, est que dans les designs traditionnels de Hanbok, la clef est la couleur : donc il lui faut étudier les tissus avant de créer le design. Beaucoup des tissus disponibles ne satisfaisaient pas les exigences de Young-hee, donc elle a commencé à en fabriquer elle-même, en invitant les experts à lui réserver des tissus spéciaux. Pour mieux s’adapter, elle a même suivi des formations spécialisées en coloration.

Ensuite, elle s’est rappelée d’un type de costume rayé, surtout pour les enfants durant la dynastie Joseon quand il n’y avait pas assez de tissus. A cette époque-là, chaque famille gardait précieusement les tissus déchirés, pour fabriquer les vêtements des enfants. Young-hee Lee a eu l’idée audacieuse de reprendre ce style chez les adultes. Après des milliers d’essais de combinaisons des couleurs et bien sûr multiple échecs, elle est enfin arrivée à lancer cette collection durant la Fashion Week de Paris. Ce fut un énorme succès, unanime. Chaque fois qu’on lui demande, comment elle est arrivée à retrouver la solution des combinaisons de couleurs, elle répond avec modestie, en attribuant tout le mérite à la tradition et à la culture des vêtements coréens. Elle chérie toutes sortes de sentiments en écoutant les louanges des spectateurs occidentaux envers ses vêtements et designs inspirés par la culture traditionnelle coréenne.

Pour sa collection Croisière de Chanel 2016 à Seoul, Karl Lagerfeld s’est beaucoup inspiré de la culture coréenne.


Le design part de la fibre !

Loin d’être réduite à la fabrication de vêtements, les costumes de qualité comportent, au fond, la culture d’une nation. Le développement du monde de la mode veut absolument promouvoir celui des industries textiles.

On observe que les pays relativement plus développés en matière de mode ont également des industries textiles plus fortes. Young-hee Lee enviait tellement les designers japonais dont le pays encouragerait la fabrication de tissus traditionnels japonais et les emplois de ce secteur. Grâce à ce type d’efforts, les étrangers peuvent mieux connaître la culture japonaise, et avoir une meilleure image du pays : ce qui le rend de plus en plus fort.

Elle, qui participe chaque année à la Fashion Week de Paris, continue de s’angoisser pour les matériaux imparfaits, poussée par l’exigence de sortir la nouvelle collection pour chaque défilé. Même après avoir réservé des tissus de haute qualité chez les commerçants européens, Young-hee Lee ne pense toujours pas que ces tissus soient idéaux pour ses nouvelles conceptions.

Elle est obligée de reprendre la fabrication par elle-même, en consultant les livres anciens et les références classiques afin d’apprendre les méthodes traditionnelles. Elle a même tenté de dessiner directement sur les tissus, en ajoutant une double broderie, le brillant colorant, etc, et beaucoup d’autres techniques coréennes anciennes. Le terme « Costume du vent » provient de ces méthodes classiques. Young-hee Lee a fait renaître du passé les notions d’allure et d’élégance.

 


Ressuscitons les traditions !

Les Hanboks se portent de moins en moins dans la vie quotidienne actuelle en Corée du sud, même durant les mariages traditionnels, les Hanboks sont plutôt loués qu’achetés. Young-hee Lee le regrette beaucoup, parce qu’elle considère que les gens ignorent la beauté du Hanbok. Cependant, elle avoue que les Hanbok traditionnels ne sont plus adaptés au mode de vie moderne. Malgré tout les designers coréennes testent des créations innovantes, on n’a pas fini d’explorer !

Young-hee Lee réalise qu’il n’est pas possible de reprendre telle quelle la culture ancestrale. Elle se réjouit simplement que le charme des traditions se maintient dans le cœur des gens. Elle puise dans la nature culturelle de l’homme pour en exprimer les points essentiels sur le vêtement moderne.

Le « Costume du vent » pour elle, c’est fabriquer des vêtements modernes, en préservant l’esprit du Hanbok classique. C’est pour cette raison qu’on pourra ressentir la beauté traditionnelle coréenne même à travers ses collections modernes. Le jour de notre entretien avec Young-hee Lee, elle portait également un Hanbok modernisé, dessiné et fabriqué par elle-même. Souvent ses clients demandent à reproduire les vêtements qu’elle porte, ce qui l’encourage car cela promet un très bel avenir au Hanbok. Pourtant, malgré toutes ses réalisations vers un « Hanbok Moderne », elle ne cessera jamais ses recherches pour trouver les meilleures réponses aux besoins actuels.

Young-hee Lee a des idées plein la tête et voudrait les diffuser à plus grande échelle encore. Le destin lui a réservé un chemin très difficile, un chemin de solitude. Une célèbre citation du père de la Corée du Sud, KIM Koo, l’inspire beaucoup :

« Nos forces sont celles de la culture, qui nous donneront du bonheur ainsi qu’aux autres. J’espère vraiment que notre nation ne fera pas qu’imiter les fruits des autres nations, mais qu’elle en devienne la source, l’objectif et le modèle de l’élégance, de la culture novatrice, en réalisant la paix pour le monde … »

En lisant ces phrases de KIM Koo dans son ouvrage de « l’Etat culturel », elle a encore plus confiance en la force de la culture coréenne. Bien qu’elle soit une petite couturière, elle tient à faire au maximum de ses capacités.

A l’âge de 80 ans, Young-hee Lee tient encore deux rêves dans les mains : Revenir dans le monde de la mode à Paris; et continuer à transmettre la beauté et le charme du Hanbok au plus grand nombre durant le temps qui lui reste à vivre.

A l’image de ses sourcils dessinés d’un trait, Young-hee Lee a su concilier le temps illimité de l’Orient, et le goût de l’Occident pour la nouveauté, la mode. Avec les ingrédients de la tradition, elle a su inventer un autre monde, le sien qui, loin de se refermer sur lui même, donne à aimer, à voir, et sentir. C’est ainsi qu’à tracer leur art, les artistes abolissent les frontières. Le Hanbok de Lee Young Hee n’est pas seulement une invitation au voyage; c’est une peinture des sentiments qu’effleurent comme dans un rêve, ces vapeurs de rose, de gris, sur la peau nue. A l’image de la femme coréenne, si douce en apparence, si forte à l’intérieur, le soie coréenne, légère et transparente, ne fond pas. Elle se donne à la lumière, cachant dans ses plis la mémoire de ce qui se tait.
—— Laurence BENAÏM

La force de Lee Young Hee est d’être retournée aux sources d’une histoire, de retrouver dans la nature la vérité des formes et des sensations, Ici, les marchés populaires aux paniers de bambou remplis de piments rouge profond, de racines de ginseng. Là, une nature surprise dans toutes ses métamorphoses, comme  le temple  où l’on marche à travers la forêt des pins dansant dans la brise d’hiver. Aussi ses robes racontent-elles les couleurs et les fragrances de son enfance.
—— Laurence BENAÏM

Quelque chose de beau, de grave et de doux, se dégage de ces robes faites pour magnifier une attitude. Sereine et hiératique, la femme qui porte l’un de ces Hanboks donne la sensation d’avoir été fécondée par le vent, dans l’un de ces jardins coréens; rien autour d’elle que ces airs teintés, comme si la forme était indissociable du mouvement, des gestes et des sons. Les bruits clairs des Norigae(ornement), sont comme de l’ambre et l’argent  sur le frou-frou des soies. Assise, elle règne ou plutôt rayonne comme un soleil de soie, au crépuscule, quand les mauves et les or, se confondent dans le ciel.
—— Laurence BENAÏM


www.leeyounghee.co.kr
 

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